UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE

En moi piaffe une mémoire ancienne. Un autre monde est possible ! L’élan fou des révolutionnaires de la toute première heure, du tout premier matin ! Les âmes généreuses, celles qui se mettent debout au milieu d’un peuple de rampants, qui se fraient un passage à travers les compromissions, les hypocrisies, les ignominies, qui se dressent contre l’inacceptable ! Cette toute première heure, sa gloire, sa splendeur avant que les lendemains ne déchantent !

Puisqu’il ne peut être question de saisir à nouveau la hampe d’une bannière, que faire en nous de cette lucidité désespérée qui nous prend devant la souffrance du monde ? Comment faire face à une société impossible à cautionner, dans son inconscience et son cynisme ? Il apparaît clairement que toute « réaction » serait vaine, que dresser un nouveau monde contre l’ancien, lever une nouvelle troupe contre les troupes constituées, ne ferait que fortifier cette dynamique dévastatrice. Il ne peut en aucun cas s’agir de remplacer une idéologie par une autre ni d’inventer de nouvelles idoles.

Un tiraillement douloureux accueille en nous chaque théorie nouvelle, chaque « il faudrait », chaque « il n’y a qu’à ». Il devient tangible, physiquement perceptible, que la seule réponse est de faire halte, de supporter longuement, le plus longuement possible, l’état de non-réponse, le hiatus. Nous sentons bien que si nous restons dans la généralité, « la société », « les abus », nous nous enlisons, nous nous épuisons, nous nous détruisons.

Le prochain pas ne se fait pas attendre. « Nous ne sommes toujours pas conscients, écrit C.G. Jung, de ce que chacun de nous est une pierre de la structure sociopolitique de l’univers et que nous sommes partie prenante dans chaque conflit. Nous continuons de nous prendre le plus souvent pour une victime impuissante dans le jeu démoniaque des puissances de ce monde ». Malgré la révélation bouleversante qu’apporta à notre siècle la physique quantique, nous persévérons à appréhender le réel comme un notable de province du dix-neuvième siècle, penché sur son balcon. L’illusion nous place à l’extérieur de toute chose et nous fait considérer du dehors les aléas du monde. Nous y assistons en mâchonnant un commentaire sans fin où indignation, récriminations, suggestions, revendications et émotions diverses alternent. Nous ne soupçonnons pas le plus souvent que ce qu’en voyeur nous suivons des yeux dans la poussière des rues est notre propre errance, notre propre lutte ou notre propre enterrement.

Le revirement qui s’impose est radical.

Rien n’a lieu sur cette terre qui ne m’implique.

Chaque guerre est la retombée radioactive de ma haine quotidienne est de celle de mes frères humains. Tandis que chaque action juste, chaque parole claire redresse ma tête, me restitue mon humanité perdue.

La représentation si commune qu’il puisse exister une vie privée qui ne concerne que moi et où tout m’est permis cesse aussitôt. Là où je me tiens est à chaque instant le point de bifurcation. « J’ai mis devant toi la vie et la mort, choisis la vie ! » À tout instant le choix dépend de toi. Ne s’agit-il pas là d’une paranoïa, se demanderont certains. Que tout puisse dépendre de moi ! Étrangement cette attitude est à la fois le contraire de la Toute-Puissance et de la Toute-Impuissance. Elle nous met simplement en travail, comme on dit d’une femme qui accouche qu’elle est en travail. Cessant d’être en réaction face à toute incitation, nous pouvons désormais entrer au service de la vie. « L’obligation est ce qui naît au cœur de l’homme lorsqu’il n’est plus en réaction mais reconnaît sa dette » (Yvan Amar).

Il ne s’agit pas bien sûr d’être « responsable de tout » – ce qui ne manquerait pas de nous rendre fou – mais de laisser résonner en nous ce qui nous rencontre.

L’espoir ne doit plus être tourné vers l’avenir, mais vers l’invisible. Seul celui qui se penche vers son cœur comme vers un puits profond retrouve la trace perdue. Sans illusion, sans attente, sans esprit de profit ou de réussite, s’exposer au vent de l’être !

Par Christiane Singer

Source : Extraits du livre « Ou cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? », Christiane Singer, 2001.

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