TRANSHUMANISME, L’HUMAIN 2.0

par Gilles

L’homme, au sens où nous l’entendons, vit peut-être ses dernières heures. Aux yeux de certains, cette proposition apparemment apocalyptique sonne comme une bonne nouvelle. Depuis les années 1930, tout un courant culturel « s’inspirant de la science et de la technologie plutôt que des spéculations de la philosophie traditionnelle » envisage avec enthousiasme le dépassement de la nature humaine. Pour ces hommes – de plus en plus nombreux – la science matérialiste est devenue la nouvelle religion : cela ne fait aucun doute, elle les mènera jusqu’à l’immortalité physique.

Le terme transhumanisme remonte à 1957. On le doit au biologiste Julian Huxley, frère du non moins connu Aldous Huxley, l’écrivain. Issu des termes humain et transition, il évoque la génération d’êtres qui effectuera la jonction entre l’Homme tel qu’on l’entend aujourd’hui et celui de demain : le post-humain.

Le projet transhumaniste est une récupération matérialiste de la quête de la libération spirituelle. Il traduit une volonté de se libérer des contingences de la vie matérielle, et réduit de façon terrifiante la vérité de la destinée galactique des âmes à une colonisation physique de l’espace. L’allégorie de la jeunesse éternelle et de l’immortalité de l’âme deviennent de simples buts dans la matière et le temps. En ce sens, le projet transhumaniste révèle le plan sous-jacent à la science moderne : la destruction totale de la vie de l’âme.

Grâce à la technologie, personne n’aura plus aucun effort à fournir. On pourra devenir « meilleur » à sa guise. Plus intelligent ? Plus sensible ? Une simple pilule, une injection ou un implant suffiront. Fini la recherche laborieuse de vérité, la distinction entre le bien et le mal, la connaissance de soi, etc. Éliminée la réflexion personnelle. Dans un tel système, le cœur n’existe même plus, puisque l’amour et la souffrance ne sont plus que de simples concepts virtuels.

DE NIETZSCHE À KURZWEIL

L’idée d’une transformation de notre espèce n’est pas nouvelle. Elle traverse en fait tout le XXe siècle. Depuis que Nietzsche a annoncé la mort de Dieu, nous sommes entrés dans le siècle du surhomme. Notre époque, à la suite de Nietzsche mais aussi de Marx, peut se voir comme celle de la quête d’un surhomme jusque dans ses aspects les plus monstrueux, amenant l’être humain à se transformer en robot. Cette quête traduit une pensée occidentale malade, qui n’a de cesse de faire converger toutes ses aspirations vers un seul et même but : l’immortalité physique.

À cette fin, les transhumanistes s’engagent corps et âme dans des approches interdisciplinaires visant à comprendre et évaluer les possibilités de surmonter les limitations biologiques. Cela inclut l’usage de nombreux domaines et sous-domaines de la science et des nouvelles technologies, qui nous mèneront à l’état visé de « post-humain ». « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap », déclare le cybernéticien Kevin Warwick. « Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur ». Pour les transhumanistes, la fin justifie les moyens et peu importe si les méthodes utilisées ne sont guère naturelles. Ils encouragent les technologies modernes, y compris certaines qui prêtent à controverse telles que le génie génétique appliqué aux humains, ainsi que des technologies futuristes telles que le téléchargement d’un esprit humain vers une simulation exécutée par un ordinateur.

Ce monde inerte duquel la vie de l’âme est irrémédiablement bannie, les tenants du transhumanisme l’attendent avec conviction. Pour eux, le corps humain n’est qu’une machine qu’il s’agit d’entretenir par des opérations régulières de maintenance, comme l’automobiliste entretient sa voiture en l’amenant au garage.

Le biologiste Jean Rostand (1894-1977) déclare dans une interview que « nous ne savons pas si l’homme est une fleur ou une chaise » et s’explique de ce propos provocateur : la chaise est potentiellement éternelle dès lors qu’elle est traitée avec soin et réparée régulièrement. La fleur, au contraire, porte déjà en elle le programme de sa propre destruction.

Dans les deux cas, les hommes peuvent espérer découvrir un jour l’immortalité physique : un entretien est en général simple affaire de technique et de discipline ; un programme, lui, peut sans doute s’altérer au niveau des gênes – chose que nous confirme le scientifique et futurologue Ray Kurzweil, qui affirme que, grâce aux thérapies géniques, plus aucun problème d’ordre génétique ne sera virtuellement réversible.

Le futur dont rêvent les transhumanistes

  • Des machines intelligentes autonomes, capables de surpasser les cerveaux humains les plus brillants;
  • Un bien-être émotionnel tout au long de notre vie grâce à un ajustement des centres du plaisir par des modificateurs chimiques de l’humeur, sans effets secondaires et permettant l’ingénierie d’un « paradis » de l’esprit;
  • Des médicaments de la personnalité qui permettront de la modifier (par exemple, pour vaincre la jalousie, surmonter la timidité, devenir plus sensible à autrui, etc.);
  • La colonisation de l’espace – aujourd’hui techniquement possible mais financièrement hors de portée ;
  • La nanotechnologie moléculaire, qui permettra de fabriquer à peu près n’importe quel objet, denrée ou matière première à partir de simples poussières;
  • Le téléchargement de la conscience vers la réalité virtuelle, ce qui nous permettra de migrer de notre enveloppe biologique vers un monde entièrement numérique (la fusion entre conscience et ordinateur);
  • L’accroissement considérable de la durée de vie, grâce à une thérapie génique et autres moyens biologiques qui permettront de bloquer le processus naturel de vieillissement et de stimuler le rajeunissement;
  • Et enfin, la réanimation de patients cryogéniquement maintenus en vie.

ÉVOLUTION OU INVOLUTION ?

Le credo de Ray Kurzweil, ce chercheur transhumaniste que d’aucuns considèrent comme l’un des plus grands visionnaires des temps modernes : « vivre assez longtemps (transhumanisme) pour vivre éternellement (post-humanisme) ». « La mort est une prédatrice qui vide la vie de son sens », selon les dires de Ray Kurzweil, qui présente son projet transhumaniste dans sa Singularity University financée en grande partie par la NASA et Google. Guère lucides sur la réalité du drame cosmique qui se joue sur la Terre, les transhumanistes accueillent la superintelligence artificielle à bras ouverts : « Cette intelligence n’est pas dirigée contre nous. Il ne s’agit pas d’une invasion de Martiens. »

Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme

Cette dévotion devant la toute-puissance de la science et de la technologie modernes est le signe d’une perte totale et irrémédiable de foi dans les instances divines. Puisque l’humanité s’est détournée de ses anciennes croyances et de sa foi traditionnelle, elle est tombée sous le joug du matérialisme.

Ray Kurzweil et ses amis futurologues considèrent que « l’évolution est un processus spirituel », un processus qui rend les « unités » plus complexes, plus belles et « davantage capables de ressentir des émotions nobles comme l’amour ». « L’évolution amène donc fondamentalement les hommes à se rapprocher de Dieu ». Les transhumanistes en concluent donc le plus naturellement du monde : « Plus l’homme se développe, plus il ressemble à Dieu » ! Un jour, sera-t-il même un véritable dieu, doivent-ils espérer dans leur for intérieur.

Pourtant, c’est en réalité l’inverse qui se produit : nous nous éloignons de plus en plus de Dieu, car chaque avancée technologique majeure se paie par la diminution ou la perte d’un sens éthérique bien réel. Ainsi, les technologies de la télécommunication se substituent à notre aptitude à l’intuition, nos automobiles sophistiquées et suréquipées se substituent au véritable véhicule de l’âme qu’est la Merkavah, et l’informatique rendra, entre autres, nos capacités de mémorisation inutiles. La science matérialiste sonne la fin de l’être immortel en nous. Le progrès technologique nous rapproche donc bien davantage de l’état de démon que de celui de dieu ! Les propos de Ray Kurzweil sont aussi effarants qu’inquiétants : « Je suis convaincu que nous finirons par nous affranchir de cette planète pour essaimer à une vitesse exponentielle et de l’univers, dont nous aurons transformé une large partie en puissance informatique intelligente. Je ne vois pas ce qui pourrait se rapprocher davantage d’une représentation de Dieu. »

Les transhumanistes sont sûrs d’eux et n’affichent aucun état d’âme quant à leur projet. Interrogé par une journaliste qui lui demande s’il n’a pas le sentiment de jouer à Dieu en voulant ainsi modifier la vie, Craig Venter, biologiste et homme d’affaires américain qui s’est illustré dans la course au séquençage du génome humain, répond : « Mais qui dit que nous jouons ? »

POST-HUMANISME

En 2000, le philosophe et essayiste allemand Peter Sloterdijk déchaîne une grande polémique suite à la publication de son essai Règles pour le parc humain, qui prétend éclairer le lecteur sur l’organisation d’un monde ayant atteint une maîtrise du vivant telle que des humains devraient y cohabiter avec des êtres hybrides, purs produits de la technologie.

Dans son essai, l’auteur décrit les valeurs qui devront être mobilisées si demain vivent parmi nous des êtres issus du clonage, des êtres artificiels ou autres artefacts d’origine non humaine. Certains estiment qu’un être artificiel ne saurait être considéré comme un être humain. D’autres en revanche se montrent très mitigés sur la question : ces êtres artificiels feront bel et bien partie de notre environnement humain et donc poseront des questions d’ordre éthique. Le post-humanisme est donc un humanisme étendu à l’intelligence artificielle !

Dans un futur plus lointain, les post-humanistes voudront-ils en finir avec le corps ? Pour un individu ayant perdu tout intérêt pour l’action dans le monde physique et que la nature ou les arts laissent indifférent, il sera certes tentant de s’affranchir des barrières imposées par le corps physique en transférant son intériorité dans un monde purement virtuel pour, à terme, ne plus dépendre d’aucun support physique.

Bienvenue dans le futur !

Source : http://www.novapolis.fr – mai 2014

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