MOURIR ? PLUTÔT CREVER !

Par Clément Doedens*.

The Guardian, Londres, novembre 2016. « La justice britannique a autorisé en octobre une jeune fille de 14 ans atteinte d’un cancer à être conservée à très basse température après sa mort, comme elle en avait émis le souhait » …

L’hominisation, ce processus qui sépara définitivement nos ancêtres préhistoriques du commun des primates, franchit assurément une étape décisive avec l’instauration de rites funéraires. Accorder un statut particulier aux morts, revient à distinguer aussi les vivants de la même espèce, qui bientôt prétendront survivre dans un autre monde, puis ressusciter, et enfin ne plus mourir du tout !

Cette « mort de la mort », jusqu’ici cantonnée à la mythologie, semble désormais à portée de main: avec la combinaison de la biologie de synthèse, des nanotechnologies, des neurosciences et de nouvelles technologies de l’information et de la communication, les prophètes des technosciences nous promettent l’amortalité » pour demain…

Exit l’inexorable destin humain, place à la vie en continu, par les prouesses de la science qui ipso facto se trouve élevée au rang de religion. Comment passer en quelques décennies de la vision « chrétienne » du monde à ce délire post moderne de la vie et de la mort ? En changeant radicalement de mode de vie et par conséquent de rapport à la « nature ». L’humanité est passée de la proximité la plus étroite des cueilleurs-chasseurs, à la déconnexion la plus totale des populations urbaines actuelles d’avec cette entité qui d’abord nous englobe, puis qu’on exploite et qu’enfin on rejette. La relation Homme/Nature structure les civilisations.

Dans la notre, la volonté de régenter la vie dans tous ses aspects conduit à vouloir dominer aussi ce fait, effrayant certes, mais oh combien familier, accepté et nécessaire qu’est la mort. Le triomphe du rationalisme matérialiste rompt un équilibre multi-millénaire: de normal, mourir devient idiot. De la maison, entouré de ses proches, le mourant est transporté à l’hôpital, entouré d’experts qui tentent de le maintenir en vie. L’allongement de la durée de la vie est désormais un indicateur scruté avec autant d’attention que le PIB par les dirigeants de tous pays…

Les maladies infectieuses ont régressé significativement grâce à Pasteur et Flemming, mais les cancers et les maladies cardio-vasculaires s’épanouissent à cause de la pollution, du tabagisme et de la malbouffe… Arrêter de fumer est donc devenu aussi impératif que se laver les mains avant de toucher de la nourriture, et que cesser de manger de la viande le deviendra peut-être, puisque cette pratique serait néfaste à notre longévité Dans ce contexte, le retour brutal de la mort violente, lors des récents attentats, révolte au plus haut point. Le nombre de victimes reste heureusement limité, pourtant le traumatisme souligne l’absurdité d’une telle mort, et par extension de la mort en général.

Accepter de mourir, fut-ce dans la dignité, devient donc anachronique. Vouloir mourir est criminel, évidemment. Infliger la mort, fut-ce à un animal, est criminel et barbare. Mais se faire cryogéniser, dans l’espoir de revivre un jour, voilà la tendance.

Paradoxalement, au moment où les économistes s’emparent de la notion de cycle, pour vanter l’économie circulaire, le cycle de la vie est remis en cause… Quant à savoir que faire de tous ces humains surnuméraires sur une planète déjà sur-peuplée, Elon Musk et ses amis ont une réponse toute prête : coloniser Mars! Comme si exporter la catastrophe écologique que constitue Homo Sapiens (ou son successeur transhumain) réglait le problème…

Note :

* Clément Doedens, paysan et administrateur de N&P Bretagne

Source : Nature et Progrès – nov-déc 2017-janv 2018

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