LES ENFANTS PERDUS ENTRE FICTION ET RÉALITÉ

Par Liliane Lurçat.

Si les scènes de violence libéraient les spectateurs, les Américains seraient tous des anges.

– Que produisent les images de la télévision sur les enfants ?

Liliane Lurçat : L’enfant qui vit avec la télévision dès son plus jeune âge est soumis à une ritualisation de l’écoute : on regarde la télé pendant le repas, puis après le bain et encore avant d’aller se coucher. La télévision se greffe ainsi sur la satisfaction des besoins fondamentaux et cette association, de type pavlovien, crée un conditionnement, une dépendance décrite par des auteurs américains comme Marie Win.

– Quels sont les effets dangereux d’une telle proximité ?

La télévision fascine les enfants : elle les immobilise et provoque un choc émotionnel qui favorise l’imprégnation, l’un des modes les plus puissants de l’apprentissage, celui qui permet d’ignorer qu’on apprend et ce qu’on apprend. Captif de l’écran, le jeune téléspectateur s’imprègne d’images auxquelles il n’adhérait pas forcément de façon volontaire. Dans le cas des enfants qui regardent beaucoup la télévision, Marie Winn parle même d’état hypnotique.

D’autre part, la télévision fait perdre contact avec la réalité. C’est l’usage des cinq sens qui nous raccorde au réel. Or, le spectacle de la télévision ne sollicite que les sens de la distance, la vue et l’ouïe. Il ne fait pas appel aux sens de la proximité, le goût, l’odorat et le toucher qui nous mettent aux prises avec la vie concrète. N’ayant pas d’activité directe sur les choses, ni de rapport interactif avec des personnes, l’enfant ne peut pas faire de distinction entre fiction et réalité.

– L’enfant spectateur de scènes violentes peut-il devenir violent lui-même ?

Devant des images violentes, l’enfant ressent une vive émotion, sans éprouver le moindre sentiment de compassion car la télévision n’est pas éducatrice à ce niveau. Il peut donc être tenté de passer à l’acte.

Heureusement, tous les enfants ne commettent pas des crimes. Quand ils peuvent exprimer leurs émotions en jouant ou en parlant avec un adulte, la violence qu’ils ressentent est désamorcée. Inversement, celui qui ne peut exprimer ses émotions, sera davantage tenté de passer à l’acte par imitation inconsciente.

-Les spectateurs ne se libèrent-ils pas de la violence enfouie en eux en vivant les scène brutales par procuration ?

Les scènes de violence ne libèrent pas ! Si elles avaient cette fonction cathartique, les Américains seraient tous devenus des anges, grâce à la quantité d’images de mort violente qu’ils absorbent chaque soir.

– Que conseiller à des familles ?

D’abord casser la dépendance et pour cela déritualiser la présence devant le petit écran, ne pas regarder la télévision tous les jours à la même heure, mais choisir son programme. Et surtout s’intéresser à ce que les enfants regardent, dialoguer avec eux pour les aider à donner un sens à ce qu’ils voient.

Ne pas hésiter à exprimer un jugement moral.

Enfin, diversifier les activités d’un enfant. Plutôt que de le Laisser seul devant la télévision, mieux vaut l’emmener au marché par exemple, où il pourra sentir des odeurs, parler avec des gens. Et, s’il le faut, fermer le poste quand surviennent des scènes violentes.

– Les auteurs de films violents peuvent-ils prétendre dénoncer la violence en reproduisant celle de la société ?

Il est vrai que la violente a toujours existé, mais la télévision n’est pas le monde. Elle offre une image du monde reconstruite, c’est une illusion du monde. Les téléspectateurs sont donc soumis à un bombardement émotionnel ahurissant car ils voient plus de crimes en une soirée qu’ils n’en verront dans toute leur vie. Consommer des images de crime à dose aussi massive ne correspond à aucune expérience humaine réelle. S’ils veulent vraiment dénoncer la violence, les cinéastes ne doivent pas multiplier les incitations à la violence.

Source : LA CROIX L’EVENEMENT – 30, 31 Octobre 1994

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