C’est la fin du Mental. La pensée s’annule elle-même. C’est le commencement d’autre chose. Nous sommes au temps du grand « changement de gouvernement » disait Mère : c’est le remplacement du gouvernement mental de l’intelligence par le gouvernement spirituel de la conscience.
C’est le temps du Supramental.
En mille langues et sous mille étiquettes, à droite, à gauche, jaune et rouge et noire, chrétienne, islamique, marxiste, athée, tout le monde FAIT LA MÊME CHOSE. Tout le monde est en train de virer dans un nouveau stade évolutif sous l’intolérable Pression interne et externe de la Conscience. Tous les pour vont là, tous les contre vont là, tous les oui, tous les non, cela ne fait pas plus de différence que les premiers borborygmes du branchiosaure au tournant du Carbonifère, en chinois, en américain ou en parfait français. Nous sommes traînés jusqu’au fond du bocal, nous y allons tous, vers la sortie du Mental.
La Nature ne pouvait pas inventer de meilleur moyen : pas de peste ni de tremblement de terre – simplement, elle tourne la vis du Mental, ou plutôt elle la laisse se tourner elle-même, jusqu’à écrasement complet. C’est cela qui avait commencé au tournant du siècle. Ce n’est nulle révolution chinoise ou russe : c’est la révolution de la Conscience. Et toutes les révolutions sont faites pour précipiter cette seule révolution-là. Toutes les misères sont faites pour hâter cette seule délivrance-là. Tous les mensonges sont faits pour forcer cette seule Vérité-là.
Tout le monde y va et tout le monde y travaille, qu’il le veuille ou non, en blanc ou noir, en faux ou vrai, c’est tout pareil : « Il y a une chose bien simple, disait Mère, c’est que l’humanité tout entière suit une évolution, une courbe d’évolution, et il y a des âges – certains âges – où certaine expérience devient presque universelle, c’est-à-dire terrestre, entièrement terrestre, et justement, sous des noms, sous des étiquettes, sous des mots différents, c’est à peu près la même expérience qui se poursuit. Alors, il y a les vieilles expériences qui sont en train de disparaître et qui s’accrochent encore, qui changent encore l’apparence et le dedans de certaines nouvelles choses. Mais c’est seulement comme la queue de quelque chose. Tout le mouvement nouveau va vers UNE expérience qui devient aussi générale qu’elle le peut, parce qu’elle n’est utile que si elle est générale. Si elle est locale, c’est comme un champignon, cela ne donne pas de fruit pour la conscience humaine générale. »
Nous sommes dans l’expérience terrestre de la Conscience, comme d’autres étaient dans l’expérience terrestre des grands plissements, ou dans l’expérience terrestre de la respiration pulmonaire, et tous nos soubresauts sont le lent désencombrement des inutilités évolutives : Chaque stade de l’évolution, disait Sri Aurobindo dès 1910, est généralement marqué par une puissante recrudescence de tout ce qui doit sortir de l’évolution.
[…] Sri Aurobindo, ce n’est pas un « enseignement » – pas d’enseignement! s’écriait Mère, elle qui craignait tant que l’on ne fasse une nouvelle religion des paroles de Sri Aurobindo et des siennes : Les hommes sont si fous qu’ils peuvent changer n’importe quoi en une religion… Je ne veux pas de religions, finies les religions! – c’est une autre façon de voir. La grande Transition à l’autre espèce commence dans un regard. Passer d’une espèce à une autre ne consiste pas à changer de structure mais à changer de conscience: la chenille et le papillon regardent un seul et même monde. Et quand quelques-uns auront commencé à voir de l’autre façon, ce sera la grande contagion de la vision supramentale ; nous sortirons du cauchemar mental, nous sentirons autrement, nous respirerons autrement et nous bâtirons notre monde autrement parce que nous le verrons autrement. Et finalement la Conscience même prendra ce corps pour le refaire selon sa vision de beauté immortelle.
[…] Peut-être ce livre est-il une tentative désespérée pour rendre visible le mystère: conjurer le monde nouveau, comme les Rishis d’autrefois qui martelaient la montagne par leur cri.
Notre cri à tous.
Il faut changer d’espèce ou périr.
Il faut trouver la clef du Nouveau Monde.
Par Satprem
Source : Satprem, Mère ou le matérialisme divin, tome I, Robert Laffont, 1976.
