Par Inès Weber
L’autonomie n’est pas l’autosuffisance. Nous avons grandement besoin des autres pour devenir nous-mêmes. Nous avons besoin à la fois des conseils de ceux qui nous ont précédés dans cette quête et de ceux qui aujourd’hui comme nous s’y engagent avec la même exigence. Si nous pouvons nous passer de maîtres, nous gagnerons tous à trouver des alliés et des compagnons sur notre chemin. L’union fait la force ! Plus nous serons unis, plus nous pourrons progresser ensemble dans l’effort de devenir chacun soi et mettre notre vie en cohérence.
Cheminer de façon autonome ne signifie pas cheminer seul. Il peut nous être, au contraire, très bénéfique de cheminer avec d’autres personnes engagées dans le même effort de connaissance de soi, chacun à sa manière. Dans les communautés spirituelles traditionnelles, tous les membres suivent la même voie : leur effort commun se rejoint dans des formes communes, les deux vont de pair. Or la recherche d’autonomie sur le plan spirituel peut se traduire par un besoin d’émancipation des formes prescrites au profit de l’autodétermination de ses besoins. L’enjeu est donc de pouvoir sortir de l’alternative fermée suivante : ou bien « on doit se ressembler pour se rassembler », ou bien on poursuit un chemin personnel mais solitaire. Peut-on pourtant aller bien loin tout seul ?
Sortir de cette alternative fermée est décisif au XXIème siècle : les libres chercheurs de sens et de sagesse doivent pouvoir se rencontrer, partager leurs questionnements et s’entraider dans leur quête. L’ouverture d’espaces de rencontre et de coéducation à l’autonomie spirituelle est donc cruciale. De nombreuses formes sont possibles et leur pluralité sera une richesse supplémentaire : associations, groupes d’échange, cercles de lecture, lieux de vie collective… Dès à présent et encore plus dans les années à venir, nous allons voir éclore un peu partout « ces écosystèmes de vie bien reliée », comme les appelle Abdennour Bidar dans Les Tisserands (Les Liens qui Libèrent, 2021). De nombreuses initiatives semblent déjà émerger dans ce sens : depuis quelques années, beaucoup de collectifs se forment autour de la recherche d’une vie plus juste (les écovillages, les collectifs citoyens), mais encore très peu investissent le champ spirituel d’une manière assumée et adaptée au temps présent. Cette aspiration affleure mais reste pour l’instant un but secondaire ou non clairement explicite. Ce n’est plus qu’une question de temps sans doute, le temps de la maturation…
Le chemin de la connaissance de soi passe donc aussi par la recherche et l’entretien d’une certaine sociabilité, qui peut prendre la forme de l’amitié véritable ou du compagnonnage spirituel. Le compagnon, du latin cum panis, est celui avec qui l’on partage le pain. Le compagnon spirituel serait alors celui avec lequel on partage le pain essentiel, la nourriture de l’âme dont nous parlait Socrate. Avec l’ami véritable ou le compagnon, nous veillons à créer des liens vrais, de considération pour qui l’on est et non pour ce que l’on a ou ce que l’on fait l’un pour l’autre, des liens de solidarité, de fraternité et d’émulation réciproques pour tendre vers le cœur de nous-mêmes, nous humaniser pleinement.
Avec l’ami ou le compagnon spirituel, nous nous entraidons à aiguiser notre discernement et à persévérer dans l’effort tout le long du chemin. Car le chemin de la connaissance de soi est long et exigeant. À plusieurs reprises, nous serons guettés par la lassitude, l’abattement, le doute, l’errance, l’égarement, et dans ces moments-là il est crucial de pouvoir compter sur un ami véritable, un compagnon qui nous ramasse au bord du chemin et nous prend sous son aile le temps que l’on reprenne des forces ou qui nous secoue pour qu’on se relève et qu’on se reprenne en main…
Les traditions spirituelles sont les premières à nous donner ce conseil simple et ô combien sage de prendre soin de notre entourage : veiller à nous entourer de personnes de qualité, droites, honnêtes, lucides, généreuses, capables de justesse, éprises de sagesse, et veiller à entretenir avec elles des relations bonnes et vertueuses. C’est donc un conseil éternel mais qui trouve une justification supplémentaire aujourd’hui : nous avons d’autant plus besoin d’être solidaires que, comme nous l’avons analysé en première partie, le contexte actuel est particulièrement impropre pour mener à bien et au bout la quête de soi.
Si nous cherchons en nous les lois dignes d’inspirer notre conduite de vie, comme celles-ci risquent grandement de différer des lois et logiques dominantes dans notre société actuelle, nous allons nous retrouver en situation de ramer certes dans « le courant du flot universel » mais à contre-courant du flot du système. Mieux vaut alors ramer à plusieurs pour avoir une chance de réussir à tenir notre cap au lieu d’être invinciblement emportés par les courants dominants des eaux de surface, véritable rouleau compresseur que constituent toutes les forces coercitives extérieures.
Source : Extrait de Être soi, une quête essentielle au service du monde, d’Inès Weber
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