LA GRÂCE D’ÉCOUTER

par Louis Sahuc

Sans doute l’ascèse du silence nous garde-t-elle de parler. Mais elle serait d’un bien faible mérite si elle ne consistait qu’à se taire. Car ne rien dire, lorsque l’on est empêché de parler ou que l’esprit se consulte en vain, ne répond pas du vrai silence.

Le vrai silence contrarie nos mouvements intérieurs. Il nous coûte car il nous dépossède. Tantôt il nous refuse de céder au désir d’occuper un esprit et d’y régner, et tantôt nous expose à laisser croire à notre ignorance quand nous pourrions si aisément nous en défendre et triompher. De même que nous ne pouvons être aux autres hommes que dans la mesure où nous nous sommes quittés nous-mêmes, de même nous ne pouvons leur offrir le silence que si d’abord nous l’avons établi dans notre coeur. Et nous ne pouvons dire que nous avons fait silence en nous-mêmes que lorsqu’en nous s’est tu jusqu’au dernier chuchotement de notre âme.

Il y a une façon d’écouter qui est une façon de donner. On se tait devant la souffrance ou le désespoir. Car le silence, qui est le plus parfait langage, accueille mais ne s’invite pas. Il ne demande pas mais il offre. Il aide, par sa volontaire indigence, la parole qui l’assaille ou le sollicite. Le vrai silence ne va pas sans une douceur où se brisent les véhémences, sans ce calme et cette patience qui surmontent les lassitudes et contiennent les justes colères.

On croit volontiers que l’obéissance est une vertu d’enfant et une faiblesse d’adulte. Plusieurs la tiennent pour dégradante car elle a parfois servi de prélude à la servitude. Mais les hommes suivent plus volontiers leur malice qui travestit et défigure les choses. Proprement, obéir, ob audire, c’est prêter l’oreille, offrir son attention, écouter.

Et celui qui écoute ne soumet que son attention. Il accepte librement et sans prévention de se détacher de ce qui l’occupe. Il incline son esprit et son coeur vers un langage nouveau. Il aspire à comprendre. Car il ignore quel sens aura pour lui cet appel qui tantôt le dépouille et tantôt l’enrichit.

Dans l’histoire toujours recommencée des hommes, ce qu’annoncent les signes et le langage, c’est que des êtres que tout sépare doivent un jour communiquer entre eux. Et de ce jour naît leur commune dépendance. Mais la nécessité les aide à surmonter les impatiences, les répulsions ou les blessures. Elle ne fait loi que par besoin. Et déjà l’homme sent peser sa dépendance. Il s’endurcit, prétend à se suffire, et bientôt se détourne.
C’est pourquoi le retour à l’obéissance est si difficile.

Car lorsque nous avons cessé d’être attentifs aux autres et que nous sommes entrés dans l’habitude de vivre séparés d’eux au point de ne plus sentir notre commune condition, alors nous ne savons plus écouter.

Nous ne sommes même plus capables d’accepter ceux qui nous irritent par des travers que souvent nous portons en nous-mêmes. Par l’effort qu’elle nous impose, l’obéissance éclaire notre regard intérieur. Elle affermit notre patience et nous enseigne cet autre secret du dialogue qu’est l’humilité. […]

Louis Lavelle disait :

« La parole est un don qui exige toujours d’être reçu ».

Et c’est pourquoi elle cherche un silence qui l’accueille et la soutienne, silence de la parole, silence de notre pensée même qui doit laisser l’autre parole se poser en nous librement, sans jamais que cet effort d’accueil l’étreigne et la défigure par le sens que nous lui prêtons.

Mais nous avons nos bruits protecteurs. Ils élèvent autour de nous ces écrans que sont nos préoccupations personnelles et ce besoin de cohérence qui redoute les pensées intruses. Et tous ces bruits parasites courent au devant de la parole étrangère, l’étouffent ou l’éconduisent.

Mais cette parole, parfois maladroite, obscure et passionnée, qui contrarie, provoque et souvent blesse, seul un esprit bienveillant peut la recevoir sans jamais succomber au désir de l’évincer, un esprit d’une bonté qui laisse patiemment la parole aller jusqu’au terme de son élan, qui veut comprendre avant d’estimer, et pour qui le dernier mot de toute chose reste toujours à dire. Et de même il faudrait un coeur excellent et généreux qui excuse les outrances, tolère les appuis nécessaires à la pensée impatiente et exclusive.

Ah, écouter la parole comme une bonne terre reçoit la semence, une terre meuble, profonde, accueillante ! Mais il faudrait aussi que notre esprit ordonne tout au goût du beau, du vrai, du simple et de l’universel, qu’il soit, familier de tout ce qui élève et ennoblit. Alors il recevrait la parole dans la lumière. Il en discernerait le grain fécond. Il l’assimilerait comme la plante fait lentement sa sève de l’eau claire et en gorge ses fruits.

Source : Extrait de LA GRÂCE D’ÉCOUTER – Editions Pneumathèque

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