À PROPOS DE LA GRATITUDE

par Maria Montessori

Certains espèrent que le jour où l’on arrivera à susciter chez les enfants ce sentiment d’amour pour les matières d’étude, les hommes deviendront plus humains et cesseront enfin les horreurs de la guerre. Mais l’amour pour la science et pour l’art, comme pour tout ce que l’humanité a créé, ne suffira pas à faire germer l’amour mutuel entre les hommes.

Aimer un beau coucher de soleil ou observer avec émerveillement la vie d’un insecte, ne réveille pas nécessairement un plus grand sentiment d’amour pour l’humanité, ni l’amour pour l’art ne suscite chez l’homme l’amour pour son prochain. Ce qui est nécessaire avant toute chose, est que dès ses premières années l’individu soit mis en relation avec l’humanité. Aujourd’hui, dans nos cœurs il n’y a pas de place pour l’amour de nos semblables, bien que de ceux-là mêmes nous ayons reçu et continuions de recevoir tant de choses, sous forme de nourriture, de vêtements et d’inventions diverses dont nous pouvons bénéficier. Nous acceptons et nous jouissons de ce qui est fait pour nous sans gratitude aucune, comme des athées niant à Dieu gratitude et amour.

Peut-être apprenons-nous à nos enfants à prier et à remercier Dieu, mais nous ne leur apprenons pas à remercier l’humanité qui demeure l’« agent » le plus important de la création divine. Jamais nous n’adressons nos pensées aux hommes et aux femmes qui chaque jour donnent leur vie pour enrichir la nôtre. L’enfant retirera d’autant plus de plaisir de l’apprentissage de ces matières – et il les apprendra plus facilement – qu’il aura conscience de la manière dont nous en sommes arrivés à les étudier, sachant par exemple qui, en premier, les a étudiées. Nous savons lire et écrire : on pourra alors apprendre à l’enfant quel peuple en premier a inventé l’écriture et les instruments grâce auxquels il a été possible de le faire, de quelle manière les hommes en sont arrivés à l’imprimerie et comment les livres ont fini par devenir si nombreux. Chaque conquête, nous la devons à quelqu’un qui aujourd’hui a disparu. Chaque carte géographique nous parle avec éloquence de l’œuvre des explorateurs et des pionniers qui ont su affronter épreuves et difficultés de toutes sortes pour découvrir de nouvelles terres, des fleuves et des lacs, pour rendre plus grand et plus riche le monde dans lequel nous vivons.

Dans l’éducation des enfants, attirer leur attention sur la cohorte d’hommes et de femmes que la célébrité ne ronronne jamais, signifie alimenter chez eux l’amour pour l’humanité et non pas ce sentiment vague et anémique que l’on affuble aujourd’hui du nom de fraternité, ni le sentiment politique selon lequel les classes de travailleurs devraient être rédimées et élevées. Ce qui est surtout nécessaire n’est point une attitude paternaliste et charitable à l’égard de l’humanité, mais la conscience respectueuse de sa dignité et de l’importance de celle-ci.

Ce sentiment de dignité devrait être cultivé religieusement et trouver place au plus profond de nous tous.

Source : Éduquer le potentiel humain

NDLR :
Vivre Libre n’emploie pas le concept Dieu. Les divers noms et symboles utilisés par les religions et les spiritualités pour désigner Ce qui est à l’origine de la manifestation Cosmique ont été, à travers les temps, causes d’incompréhensions, de divisions et de guerres.
Tout ce qui existe, visible et invisible, trouve son origine dans une source mystérieuse qui transcende l’espace et le temps, et est à jamais inconcevable par l’esprit humain. De la même façon que l’on sait que le soleil est la source première de toute vie terrestre, éveillé au Soi, on reconnait naturellement que ce Mystère est la source première de toute chose manifestée.

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