À LA CONQUÊTE DE LA CONSCIENCE

Par C.G. Jung.

(Extrait)

Plus je me suis, au cours des ans, attaché à ces problèmes, plus s’est affermie en moi l’impression que notre éducation moderne est d’une maladive unilatéralité. Certes, il est judicieux d’ouvrir les yeux et les oreilles de la jeunesse aux perspectives du vaste monde, mais c’est folie que de croire avoir ainsi préparé suffisamment les êtres jeunes à la vie !

Cette éducation permet tout juste à l’être jeune une adaptation extérieure aux réalités du monde; mais personne ne songe à une adaptation au soi, aux puissances de l’âme dont l’omnipotence dépasse de très loin tout ce que le monde extérieur peut recéler de grandes puissances.

Il existe encore, il est vrai, un système d’éducation; il provient en partie de l’antiquité et en partie du début du moyen âge. Il se nomme Eglise chrétienne. Cependant on ne peut nier que le christianisme ‒au cours des deux derniers siècles, de même que le confucianisme et le bouddhisme en Chine ‒ n’ait perdu une grande part de son efficacité éducative. Ce n’est pas la perversité des hommes qui en est responsable, mais l’évolution spirituelle progressive et générale dont le premier symptôme chez nous fut la Réforme. L’autorité éducative en fut ébranlée et le processus de démolition du principe d’autorité débuta.

L’inévitable conséquence fut un accroissement de l’importance de l’individu qui s’est exprimée avec le plus de force dans les idéaux modernes d’humanité, de bien-être social et d’égalité démocratique. La tendance expressément individualiste de la dernière phase de notre développement a pour conséquence un reflux compensateur vers l’homme collectif, dont l’affirmation autoritaire constitue actuellement le centre de gravité des masses. Rien d’étonnant donc à ce que règne actuellement une atmosphère de catastrophe, comme si une avalanche avait été déclenchée, que personne dorénavant ne peut plus arrêter.

L’homme, élément anonyme d’une masse, menace d’étouffer, d’engloutir l’individu, l’être humain pris à part, sur la responsabilité duquel repose pourtant toute l’oeuvre édifiée de main d’homme.

La masse, comme telle, est toujours anonyme et irresponsable. De soi-disant chefs sont les symptômes inévitables de tout mouvement de masse. Les vrais chefs de l’humanité, cependant, sont toujours ceux qui, méditant sur eux-mêmes, soulagent au moins le poids de la masse de leur propre poids, en demeurant consciemment éloignésde l’inertie naturelle et aveugle, inhérente à toute masse en mouvement.(1)

Mais qui donc est capable de résister à cette puissance attractive écrasante, dans le flot de laquelle chacun se cramponne à son voisin, tous s’entraînant les uns les autres ?

Seul peut résister celui qui ne se cantonne pas dans l’extérieur, mais qui prend appui dans son monde intérieur et y possède un havre sûr.

Etroite et cachée est la porte qui s’ouvre sur l’intérieur; innombrables les préjugés, les partis pris, les opinions, les craintes qui en interdisent l’accès. Ce qu’on attend, ce sont de grands programmes politiques et économiques ‒précisément ce qui a toujours enlisé les peuples. C’est pourquoi parler des portes cachées du rêve et du monde intérieur rend un son si grotesque. Qu’espère donc cet idéalisme nébuleux en face d’un programme économique gigantesque, en face des problèmes ‒des prétendus problèmes ‒de la réalité ?

Je ne m’adresse pas aux nations ; je parle à quelques-uns d’entre les hommes, à un tout petit groupe au sein duquel il est bien entendu que les réalités de notre culture ne nous sont pas tombé du ciel, mais qu’elles sont en dernière analyse l’oeuvre de quelques rares humains.

Si la grande chose qu’est la culture va de travers, cela tient simplement à ce que les hommes pris isolément vont de travers, à ce que je vais de travers.

Raisonnablement il faut commencer par me redresser moi-même. Mais comme l’autorité n’a plus d’instance suprême, et, qu’ainsi énucléée, elle n’a plus barre sur l’individu, j’ai besoin d’une connaissance et d’une reconnaissance des bases les plus spécifiques et les plus intimes de mon être subjectif, afin de bâtir sur les données éternelles l’âme humaine.

Notes : (1) Voir C. G. Jung: Présent et avenir, traduction du DrRoland Cahen, Editions Buchet-Chastel, Paris, 1962.

Source : L’Homme à la découverte de son âme – Édition Albin Michel

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